Je suis Alex Lauzon

06/06/2020
à 19h03

6 juin 2020, Montréal pis y’in
qu’à vouaire, on voit bin.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé lire. Le ti-cul lisant pour la centième fois le derrière de la boite de céréales, c’est moi. Le ti-cul se réfugiant dans les bandes dessinées de l’ami où j’avais été invité à aller jouer aux ’tites autos, c’est moi (il ne m’a plus invité par la suite, mais qu’importe, j’avais lu tout ses Lucky Luke, version avec cigarette, de toute façon).

Aimant lire, j’ai naturellement aussi toujours aimé les journaux. Pour me rendre au collège à Rigaud, je passais devant un commerce qui avait des journaux laissés tôt avant l’ouverture par un distributeur. Je m’y prenais parfois un Devoir en laissant le change sur le bord de la porte. J’avais vu le notaire faire ainsi auparavant alors pas plus fou, je faisais la même chose. Parfois, je n’avais pas d’argent alors je m’en volais une copie; sans aucun remords, je dois bien admettre. L’information, la culture, le divertissement primait sur l’économie à mon avis. Comme quoi, on ne change pas tant que ça avec les années.

Puis, jeune homme, je me suis retrouvé à Montréal en plein hiver sans l’avoir vraiment planifié ainsi. Tsé, la vie hin, elle est rigolote et imprévue à l’occasion. Je me suis faufilé dans une salle du Cégep du Vieux Montréal, je me suis installé à un ordinateur et j’y ai rédigé un Curriculum Vitae que j’ai imprimé en 50 copies. J’ai remonté Saint-Denis vers le nord, seule rue que je connaissais à l’époque. Le restant de l’île était pour moi un territoire complètement inconnu. J’ai laissé mon document à tous les restaurants et cafés que j’ai croisés en espérant qu’un seul me rappelle. Coup de chance, la propriétaire d’une franchise Van Houtte en face du théâtre Saint-Denis (aujourd’hui un Juliette & chocolat) m’a appelé et j’ai eu un boulot là pendant quelques semaines.

Puis un après-midi, en rentrant à l’appartement, j’avais un message. Le chef d’un restaurant connu voulait me rencontrer pour un poste de garde-manger dans sa brigade. J’ai tout de suite rappelé en ayant l’impression d’avoir le Parkinson. Il me demande si je suis disponible maintenant. Bin kin.

J’arrive au restaurant 20 minutes après l’appel alors qu’il m’a donné rendez-vous dans plus d’une heure. Qu’importe, je vais passer le temps. Dans le vestibule du restaurant, il y a un espace pour les manteaux et dans le coin, un présentoir pour des publications. J’y vois un tabloïd que je ne connais pas. Voir, que ça s’appelle. Je trouve la couverture épurée, noir & blanc, ça me parle. Je ne me souviens plus de l’artiste pris en photo pour cette édition. Je m’installe au fond du bar et j’ouvre le journal. J’y découvre une source d’information culturelle qui me semblait infinie à l’époque. J’ai lu chaque ligne de chaque article. J’ai lu toutes les petites annonces tellement j’ai aimé ça.

J’ai eu le poste et chaque jeudi, j’allais me chercher une copie du Voir que je lisais pendant notre 30 minutes de pause avant le service du midi. J’y dénichais les films à regarder, les albums à acheter, les spectacles à voir, les pièces de théâtre à ne pas manquer. Lectrice, lecteur, te souviens-tu des aiguilles et l’opium avec Labrèche? C’est le Voir qui m’a donné envie d’aller voir cette pièce qui m’a permis de le découvrir et de le suivre depuis.

J’ai découvert grâce au Voir une part très importante de la culture que je consomme encore aujourd’hui.

C’est peut-être pompeux, mais ce journal a grandement façonné l’homme que je suis aujourd’hui. C’est ce journal qui m’a fait réaliser que la culture québécoise est immensément riche et d’une qualité exceptionnelle. C’est ce journal qui m’a montré ce qu’est un coup de gueule de journaliste / chroniqueur. C’est dans ce journal que j’ai vu une annonce pour un cours privé intensif de six mois pour apprendre à faire de l’infographie. Ça me parlait. J’ai appelé le numéro de l’annonce, en cachette parce que le chef n’aimait pas qu’on parle au téléphone pendant le travail. On m’a dit de passer en sortant du boulot. J’y suis allé, j’ai eu une chance incroyable, on m’a laissé me joindre à la nouvelle session qui débutait le lundi soir suivant. Pas de processus d’admission, pas de portfolio, pas de niaisage. Ils avaient besoin d’étudiants et ça tombait bien, j’avais envie de pousser une souris un peu.

Voir m’a ensuite accompagné pendant de nombreuses années, je le lisais toutes les semaines avant qu’on se perde un peu de vue. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Du jour au lendemain, il a cessé de se trouver dans ma ligne de mire, dans mon circuit. J’aimerais dire que l’annonce de sa fermeture m’attriste, mais non. J’ai fait mon deuil il y a plusieurs années déjà. Un peu comme une personne sur le respirateur artificiel depuis si longtemps. Quand la mort arrive, c’est pratiquement un soulagement. Je fais un bilan, je me souviens avec nostalgie de la folle époque et je me dis que c’est mieux ainsi.

Je suis peut-être un éternel naïf. Un jour, des gens au talent tout aussi incroyable que ceux qui ont tenu à bout portant le Voir se feront une bonne soirée bien arrosée entre amis, se diront qu’il manque un phare culturel, un véhicule, un soupape à pression et ils partiront un journal, un magazine, une app, je ne sais pas. Mais je refuse de croire que nous n’avons pas besoin d’un curateur pour nous guider parmi la culture québécoise. La crème remontera à la surface. Ce n’est qu’une question de temps. On vouaira bin.

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