Je suis Alex Lauzon

27/01/2017
à 19h10

27 janvier 2017, balade en
vélo avec un carnet-roman #13

Je passe devant chez Jeanne qui se prépare à faire son jogging. Certains insistent pour aller au théâtre, au cinéma ou encore au musée seuls. Jeanne, elle, court seule. C’est son moment à elle. Son instant où elle arrive à tout oublier. Aucune attache, aucun tracas, la liberté totale. Elle ne compte plus le nombre de fois où un ami a insisté pour se joindre, au point où ses proches doutent de la véracité des courses; leur doute l’indiffère profondément. Dans les 10 premières minutes, Jeanne pense souvent courir devant elle sans jamais revenir en arrière, rarement, elle pense aussi à se jeter devant le prochain autobus pour cesser de continuer à vivre cette vie devenue beige. Jeanne vit à temps plein hors de son corps. Elle s’observe par-dessus l’épaule constamment. Un brin-espionne, presque voyeuse. C’est un mécanisme de défense. Évidemment, tout serait différent si Henri était toujours là. Il est parti, un 13 janvier voici déjà si longtemps. Henri, l’amour de sa vie, sa raison de vivre. Jeanne en était clairement dépendante affective. Comment faire autrement? Un esprit si vif, une curiosité sans bornes, toujours de bonne humeur, un ange. L’accouchement fut tellement laborieux. Chienne de leucémie.

Il pleut légèrement maintenant. Je vois Sylvain qui lit un roman avec intérêt en fumant une cigarette sous la galerie. Après, il ira rejoindre sa blonde dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner des filles, les lunchs, les sacs d’école. Sylvain est fébrile. Aujourd’hui, il va annoncer à ses patrons qu’il quitte son emploi au début du printemps. Il part 6 mois en Europe, sac à dos, gourde, un peu de linge de rechange, marche, une tablette numérique avec forfait données pour publier sur son blogue le récit de son périple. Ça fait 1 an qu’il s’y prépare. Il n’a dit à personne que le soir, plutôt que de prendre le métro, il marche près de 2 heures pour revenir à la maison. Sa blonde pense qu’il travaille comme un fou. Il n’a pas démenti lorsqu’elle lui a fait remarquer son heure de retour en soirée. Un silence ne peut être un mensonge, n’est-ce pas? Il va atterrir au beau milieu de la France et marcher jusqu’à joindre le départ de Compostelle. De là, il fera tout le chemin en Espagne pour se rendre jusqu’au bout afin d’obtenir son certificat officiel de marcheur. Des papiers, Sylvain en a tout plein. Il brulerait son doctorat en histoire, il ne s’en sert même pas. Il en a tellement honte. Autant de nuits blanches, de sacrifices à étudier, réfléchir, rédiger pour finalement travailler comme directeur des opérations dans une usine web du Vieux-Montréal. Au moins, parcourir Compostelle sera un accomplissement en ligne avec ses études. Fouler le même sol, la même ligne que des centaines de milliers d’autres humains avant lui donnera un sens à sa vie. Son certificat de Compostelle ira remplacer celui du doctorat. Rien n’est plus vrai. Tiens, j'y pense. Faudrait régler un truc qui me tracasse. J'espère ne pas vous importuner avec mes angoisses. Ça me chicote vraiment beaucoup depuis trop longtemps, peut-être aurez-vous la réponse. Alors voilà: qui tient à jour le registre des choses les plus vraies? Car là, j'imagine, quelqu'un doit bien tenir une liste et constamment remplacer le premier item, non? Chaque fois qu'une personne utilise la formule «rien n'est plus vrai», faut forcément qu'une entité enregistre et fasse second l'ancien item le plus vrai. Peut-être qu'on lui remet un certificat qui atteste qu'elle a déjà été la chose la plus vraie? Moi, ça me réveille la nuit. Pas vous? Et si jamais vous avez la réponse, faudrait en profiter pour me dire comment ça fonctionne pour la formule «rien n'est moins sûr», voyez? C'est la même personne qui tient registre aussi? Croyez-vous qu'elle fait des heures supplémentaires parfois? Et pendant les vacances? Ça fonctionne comment? Enfin, ne perdons pas de vue Sylvain, voulez-vous? En revenant, il ouvrira une boulangerie dans un petit village québécois. Il n’a aucune idée comment faire du pain mais ce n’est pas les recettes qui manquent sur internet. Cette envie est si forte qu’il se fout éperdument de ce que dira sa blonde, de savoir si les filles le suivront, voudrons venir vivre chez lui en garde partagée. Il y a longtemps pensé, sa conclusion est formelle: il sait que tout ceci est largement égoïste. Et c’est la froide beauté du constat. Le calcul lui va parfaitement. Reste seulement à trouver comment et quand il lui annoncera son départ pour l’Europe.

Je croise Stéphanie qui marche déjà depuis quelques minutes. On la dirait soule, mais elle est plutôt encore complètement endormie. Stéphanie vit clairement à crédit côté sommeil. Elle a mis la main dans l’engrenage de Clash of clans et ne peut plus se séparer de son téléphone depuis les derniers mois. Ce jeu lui donne un fort sentiment d’accomplissement et —oui, c’est fou, elle le sait bien— d’utilité. Stéphanie se sent exister lorsqu’elle y joue. C’est mieux que le sexe. Quoique, elle est honnête, elle pense ainsi, car sa dernière conquête n’a absolument rien compris de ses envies au lit. Elle a bien tenté de lui répéter de l’effleurer tranquillement sur son sexe et autour plutôt que la toucher avec une pression plus ou moins forte. Un simple frôlement lui donne tellement davantage de plaisir. Ça lui permet d’imaginer, de fantasmer la caresse plutôt que de la ressentir. La réaction est si puissante qu’elle peut en jouir, juste comme ça, suffit de lui lécher un mamelon en même temps. Alors pour la chimie au lit, elle s’en remet à la masturbation et Clash of clans. Stéphanie se ravit de faire les deux en même temps. Elle en chavire à chaque fois. Ils se font tous les deux d’une seule main et la nature lui en a bel et bien fourni une paire. La joie, je ne vous dis pas. Une séance «Clash of hands», comme elle aime bien se rigoler à elle-même, dure à peine 10, 15 minutes. Mais elle les répète aux 2 heures chaque nuit. Ça te vide un compte épargne-dodo ça. Et ça fait de nombreuses flaques dans le lit.

Oh well.

Je roule à un bon rythme, celui que j’aime, celui qui, rendu au vendredi soir, me fait un peu mal aux jambes une fois à la maison, celui qui ne me fait pas filer insuffisamment après mon souffle, qui me permet de bien me concentrer sur la route et les gens avec qui je la partage, celui qui me permet d’écouter la radio d’une oreille, celui qui me confirme que je suis bien vivant et non en train de rêver, mais oui, paradoxalement, je sais bien, celui qui me donne l’illusion, l'envie, que je suis ami avec Jeanne, Sylvain et Stéphanie. Que plus tard ce soir, après le travail, nous irons prendre un verre ensemble, rire un peu, parler du dernier album coup de cœur, vivre, partager, se raconter nos amours, nos vies, nos bonheurs et nos déceptions. Que tous ensemble, nous aurons un plan de vie, un projet autre que de simplement rouler pour se rendre au boulot le matin.

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